Traversée du Pacifique

 

 

 

Mars 2021

À Anne et Olivier, qui devaient faire partie de cette aventure…

 

 

 

 

 

I

 

Il y a un peu plus d’un an, pour notre traversée du Mexique au Panama côté atlantique, j’ai tellement été malade, tellement souffert, qu’en voyant le reflet de mon visage ravagé devant la glace, je me suis jurée de ne jamais infliger ça à mon corps une nouvelle fois, j’étais prête à mettre toutes mes économies pour payer un skipper pour la future transpacifique.

Puis je ne me voyais pas laisser Alex traverser seul et le rejoindre en avion. Ce choix de vie, il faut l’assumer jusqu’au bout.

Depuis, j’appréhende ce mois de traversée, et le confinement qui l’a repoussé d’un an m’a bien arrangé! Je suis allée voir un hypnothérapeute qui m’a expliqué qu’il fallait que je rêve cette traversée, que le mental et ce qu’on projette influencera la manière dont cela se passera. L’enthousiasme de Guillaume Néry et Cédric Palerme, nos équipiers, m’a aidé à rêver cela, à travers leurs propres rêves. 

J’ai réalisé aussi que cette vie sur un voilier, à aller d’île en île, je ne pouvais la mériter que si j’en chiais grave à côté. Que le bonheur se paye. Être malade me rend légitime de savourer les incroyables moments de vie qui suivent les navigations. Il est si difficile aujourd’hui de savourer, dans notre société judéo-chrétienne, un bonheur sans culpabiliser. Et si j’avais le droit d’être pleinement heureuse sans en payer le prix? Et finalement, à la veille de partir, il y a tellement de choses à gérer que je ne réalise pas vraiment que le moment tant appréhendé arrive enfin.

Nous ne réalisons pas non plus lorsque Guillaume et Cédric descendent du taxi à la marina après tant de rebondissements et de bâtons dans les roues pour venir jusqu’au Panama, et s’assurer pour eux un retour en France depuis Tahiti… Tout semble finalement trop bien se goupiller et cela nous rassure sur le fait que Diatomée n’a finalement peut-être pas la scoumoune!

Nous faisons un dernier supermarché avec eux pour compléter avec « quelques bricoles » qu’ils aimeraient manger pour la traversée…

 

 

 

4 caddies remplis à ras bord suffiront à peine à transporter les « quelques bricoles! »

 
 
 
 

 

 

 

Chacun précise les petits plaisirs qu’il souhaite pour la traversée, et nous restons groupés dans le supermarché pour éviter qu’il y ait des doublons. Nous parcourons les rayons et chacun a son moment de gloire: Alex devant les gâteaux apéro, Cédric devant les jus de fruits et moi devant les yaourts. Guillaume, quand à lui, exprime joie et enthousiasme tous les 3 mètres! Huile d’olive, céréales sucrées, chocolat, vin, café, betterave, fromage, carottes crues…!!! 

Et après cela, et bien…nous ne mangeons qu’au restaurant!!!! La frustration en France se fait sentir!

Dans la marina quasi vide, Guillaume rencontre une connaissance, le couple du catamaran « Nomades des mers », Corentin et Caroline. Arte fait toute une série de documentaires sur eux car ils ont un projet extraordinaire. Ils voyagent à travers le monde à la recherche de modes de vie « low tech » sur lesquels s’inspirer. « Low tech »   : consommant très peu d’énergie, apprendre à vivre en autonomie la plus totale. Leur catamaran ressemble à une forêt vierge dans laquelle ils essayent de recréer tout un écosystème. Ils cultivent plein de plantes qu’ils mangent, ils élèvent des mouches qui se nourrissent de leurs toilettes sèches, les larves des mouches servent à nourrir leurs grillons. Ils mangent les grillons et les crottes des grillons nourrissent les plantes!!! Ils cultivent aussi de la spiruline à bord avec de l’urine et des clous rouillés!

 Pour en savoir plus « low tech lab » sur les réseaux sociaux et « nomades des mers » sur Arte! Ils font aussi des tutos YouTube de toutes les techniques qu’ils découvrent.

 

 

 

 

Ils sont aussi beaux, qu’adorables et admirables!

 
 
 
 

 

 

Nous décidons de partir mercredi 3 mars, en début d’après midi après un dernier restaurant. Pour être sûrs de s’amariner rapidement, Guillaume et moi prenons le médicament miracle « Stugeron ». Le modèle que j’ai est sous dosé et à chaque prise il faut prendre 3 cachets, Guillaume est trop flippé d’en prendre autant et a méga peur que je le drogue!!!

Du coup nous supportons bien la mer assez agitée, nous naviguons vent arrière et les vagues nous soulèvent les fesses et font surfer le bateau, ce qui à la base est plutôt gerbif! Les premiers jours sont assez durs car il faut se tenir tout le temps, j’ai de nombreux reflux gastriques qui me mettent de mauvaise humeur! Pour la vaisselle, nous devons nous tenir sur une seule jambe car l’autre sert à pomper l’eau de mer, nos deux mains sont prises pour laver et tenir les assiettes et nous nous appuyons comme nous pouvons sur les avants-bras pour ne pas tomber!

 

 

 

 

 

 

Nous faisons les quarts des deux premières nuits en binôme pour leur apprendre ce qu’il est important de surveiller. Les nuits sous les étoiles sont riches en confidences et assez magiques! Guillaume est toujours positif et enthousiaste pour tous les petits plaisirs du quotidien. Il est tellement heureux d’être ici qu’il veut régulièrement fêter ça avec un peu d’alcool! Dès la 3ème nuit, il se vide quasiment une bouteille de rhum arrangé à lui tout seul!!!! Depuis le début il rêve de faire un quart de nuit avec la musique à fond! Il transforme le bateau en boite de nuit et chante non stop ce qui nous fait mourir de rire! Mais après quelques vomissements et des heures de sommeil, il en chie grave pour prendre son deuxième quart!!!

 

 

 

U

Alex avait préparé plusieurs mois avant le rhum arrangé préféré de Guillaume « fruits de la passion gingembre »

 
 

 

Tôt le matin, c’est pas la même…

 
 
 
 

 

 

 

Cédric est plus discret et il adore juste contempler la mer pendant des heures! Il est extrêmement cultivé et il nous enrichit de son savoir et de ses réflexions sur la vie. Il a fait des études de biologie, de psychologie sociale et c’est un passionné d’éthologie. Il a aussi beaucoup d’humour et de répartie.

Dès qu’un objet ou de la nourriture disparait mystérieusement , nous accusons immédiatement Juan Carlos, le passager clandestin qui s’est caché quelque part sous nos cales lorsque nous étions au restaurant. Au début, nous l’avons appelé Jean Claude, puis on s’est dit qu’il était plus probable qu’il soit hispanophone!

 

 

 

 

 

 

Nous trouvons petit à petit notre rythme, nous prenons les repas de midi et du soir tous ensemble. La journée chacun essaye de se trouver un petit coin d’ombre pour faire la sieste, lire ou écrire. Régulièrement j’ai droit à un concert de Ukulélés (Guillaume/Alex) et guitare (Cédric), ce qui met tout de suite une ambiance festive! Je me force à faire le lit, me brosser les dents 3 fois par jour, ranger et nettoyer régulièrement. Souvent durant les navigations, nous vivons un peu en stand by en attendant de reprendre une vie normale au mouillage. Pour une fois nous devons apprendre à vivre normalement malgré le fort mouvement permanent.

 

 

 

 

 

 

Les réactions ont été très nombreuses concernant la place du fameux radeau de survie (cf carnet de bord 22). Je tiens à noter que tous ceux qui ont donné raison à Alex (100% de ceux qui ont donné leur avis), ne sont pas sportifs! Je tiens à préciser aussi que l’importance du sport chez les vrais sportifs n’a rien à voir avec le fait d’avoir un beau corps. C’est dans les muscles, le sang, je sais pas, c’est juste vital, la base de la santé mentale. A peine monté sur le bateau, Guillaume a cherché où il allait bien pouvoir faire son sport. Je lui montre le seul endroit possible en expliquant que je me bats pour garder cet espace libre car Alex veut y mettre le radeau de survie (ultra bien scellé ce qui veut dire aussi pas si facile d’accès…). Du coup, pour clore l’histoire, si jamais le bateau prend l’eau ou le feu, Guillaume et moi sommes responsables de sortir le radeau de survie sous le plancher du cockpit. Comme ça, tout le monde est content. En plus, chose très importante que nous a apprise notre super capitaine/amie Clémentine, c’est de donner des rôles prédéfinis à chacun en cas de naufrage. Car souvent c’est la panique, alors que si chacun sait exactement ce qu’il a à faire, cela change tout! Et ça, personne ne nous y a fait penser durant nos nombreuses formations de survie en mer.

 

 

 

 Guillaume fait des burpees, il enchaîne sauts et pompes parfois avec trois mètres de creux ce qui effraie un peu Alex…

 
 
 

 

 

Et presque chaque jour, Guillaume fait ses burpees, squats sautés, tractions et pompes. Il arrive à motiver Alex qui est novice en la matière car d’habitude il nage ou court. Moi je fais beaucoup de stretching et de la barre au sol quand la mer est plus calme, ce qui nous fait un bien fou!

 

 

 

 Une seule fois j’ai réussi à faire un cours de barre classique mais c’était sport!

 
 
 

 La douche à l’eau de mer suit généralement la séance de sport avec rinçage rapide à l’eau douce

 
 
 

 

 

 

Certains levers de soleil et de lune sont exceptionnels de beauté, nous admirons chaque jour la beauté de la mer, mais nous croisons très peu d’animaux. En tout quelques oiseaux, des dauphins tursiops furtivement et des  faux-orques de loin…

 

 

 

 

 

 

Guillaume est très à l’aise devant la caméra ce qui m’arrange bien car je filme souvent et j’ai toujours peur d’ennuyer les invités avec ça. Il est d’une beauté impressionnante et très charismatique. Il a une profonde joie de vivre, est très créatif et il dynamise grandement la vie du bateau. Depuis plusieurs années, il s’est lancé le défi de prendre une photo par jour, la plus artistique possible, et de la poster sur Instagram (compte « one Day one picture »). Parfois à 23h, il doit trouver une idée car il respecte à la règle ce timing journalier, il n’a jamais de photo d’avance, et s’il fait plusieurs belles photos la même journée, il doit n’en rester qu’une. 

 

 

 

 

 

Un jour il hésite entre ces deux photos:

 

 

 

 

Mais coup de théâtre à 21 heures, la lune sera plus représentative pour illustrer la traversée:

 

 

(c) Guillaume Néry  « one day one picture »

 
 
 

 

 

 

Les quarts de nuit s’organisent toutes les heures et demi ce qui nous laisse à chaque fois 4h30 de sommeil entre chaque quart. Finalement nous dormons peu la journée, parfois une petite sieste si nous ne nous rendormons pas après le 2ème quart. Le soleil se couche relativement tôt, vers 19h et souvent nous dinons dans le noir, sous les étoiles. Guillaume en profite pour nous apprendre toutes les constellations car il est passionné par le monde de l’espace. Il nous explique aussi le cycle de la lune et sa position en conséquence dans le ciel. Je prends conscience de mon inculture totale sur le sujet. 

 

 

Certains quarts sont moins agréables que d’autres… (c) Guillaume Néry « one day one picture »

 
 
 

Une fois, nous avons réussi à récupérer quelques litres d’eau douce!

 
 
 

 

 

Dans la nuit du 7 au 8 mars, nous avons passé l’équateur! Ce qui correspond à la latitude 0 sur le point GPS et la coutume en mer est de fêter cela au champagne. À 4h30, durant son quart, Cédric a réveillé tout le monde pour vivre ce moment fort. Guillaume devait prendre une photo pour « one Day one picture », pile au « 00°00,000000 » qui s’affiche plus ou moins longtemps selon la vitesse du bateau… Malgré l’heure, nous avons fait honneur à la bouteille de champagne pour ne pas déroger à la tradition!

 

 

 

 Finalement Guillaume choisit l’ouverture du champagne avec le bouchon qui laisse une trace en explosant. (c) Guillaume Néry « one Day one picture »

 
 
 

 

 

 

Un jour avec peu de vent mais toutes voiles dehors, Alex décide d’essayer de faire des images de Diatomée au drone, une première pour nous en pleine navigation. A peine le drone décollé, Alex le perd de vue, puis son écran d’iPhone censé projeter ce que le drone filme ne nous montre que de la mer… Impossible de voir Diatomée dans le champ pour se repérer et piloter le drone vers le bateau. Ne sachant pas où est le drone, difficile de le piloter dans le bon sens, bref, en quelques minutes nous perdons complètement le contrôle jusqu’au « biiiiip » qui nous indique que les batteries sont vides. Nous l’avions utilisé peu de fois et n’étions pas experts, mais là c’est vraiment la lose totale! Alex a parfois tendance à se précipiter un peu trop vite, disons qu’il est très actif et réfléchit un peu après coup! RIP notre drone en plein Pacifique…

 

 

 

« Le danger se cache dans l’excès de confiance » comme dit toujours Guillaume!

 
 
 

 

 

Nous sommes consolés par l’arrivée d’un fou à pieds rouges qui vient se reposer la nuit sur notre annexe fixée à l’arrière . Il est absolument trop trop trop choupinou! Mais ce qui nous amuse encore plus, c’est quand un deuxième fou veut aussi venir se poser et qu’apparemment c’est un peu la guerre des territoires, ça jaquette dans tous les sens et le deuxième fou comprend qu’il ne doit pas se coller trop prés. Du coup, la seule place qu’il trouve est d'atterrir sur l’éolienne (que nous avions pris soin d’arrêter pour ne pas les blesser). Sauf que l’éolienne tourne un peu quand même (comme un tourniquet) et que le fou doit être gainé à max pour tenir l’équilibre! Ils nous font mourrir de rire! Ils partent au petit matin sans oublier de recouvrir notre annexe de traces blanchâtres sinon c’est pas drôle!

 

 

 

 

Sous les Galapagos, le temps change et le vent disparait. Nous faisons plusieurs jours de moteur pour sortir de cette zone au plus vite et choper les alizés qui nous mèneront directement aux Marquises. Nous profitons de cette météo pour nous baigner en plein Pacifique. Ce matin là, la mer est d’huile et les dauphins ne sont pas très loin. Guillaume semble les entendre en apnée. Nous en profitons pour nager et faire quelques photos en apnée… Ce sera un de mes meilleurs souvenirs!

 

 

 

Au milieu du Pacifique …

 
 
 

 

 

 Guillaume a fait toute une série de photos:

 

 

 

 

Durant ce changement météorologique, Alex est scotché à son téléphone pour télécharger les prévisions toutes les deux heures. Cela l’aide à décider du cap à suivre en fonction des futurs vents à venir. Je le sens soucieux, et je me moque un peu de lui car dès qu’il prend la parole, c’est pour parler de la météo. Sauf qu’un matin, c’est le drame. Impossible de télécharger les derniers bulletins météo depuis notre iridium, Alex a essayé toute la nuit. Il appelle Côme d’urgence à Paris pour comprendre le pourquoi du comment. Catastrophe absolue! Côme nous apprend que la station chargée des prévisions météo à Strasbourg a brulé! Comme quoi un petit incendie à Strasbourg peut avoir des conséquences « dramatiques » jusque dans le Pacifique!

 

 

 

 

 

 

Même si le rythme est ralenti, j'essaye à tout prix de rendre chaque journée productive, cuisine, ménage, dérushage, montage, écriture carnet de bord, sport. Il n’y a que comme ça que je suis satisfaite et Alex aussi. Même en traversée, il y a ce besoin d’être « productif », efficace, je me dis que tout ce que je ne fais pas maintenant, je devrais le faire plus tard, alors utilisons tout ce temps libre pour pouvoir profiter plus tard des mouillages ou des amis à Paris. Cédric n’est pas du tout dans la même logique. Ce qui le satisfait, c’est de regarder la mer. Pendant des heures. Parfois un peu de musique, et encore… Il ne s’ennuie jamais. Il est comblé par le simple fait d’observer l’horizon. Il se compare à une tortue qui hiberne, qui prend le temps. Il nous observe aussi nous agiter, avoir toujours quelque chose à faire, cela doit le fatiguer!

 

 

 

 

 

Les soirées apéro/ukulélé se sont carrément transformées en répétitions générales plusieurs fois par jour pour le futur concert aux Marquises du nouveau groupe « The Diatomeez »! Attention y’a du niveau! Le choix des morceaux doit être inattendu, un mélange de Jacques Brel, Angèle et les inconnus!

Une nuit, mon réveil n’a pas sonné pour ma prise de quart après Guillaume à 3h30. Quand je me réveille et que je vois qu’il fait jour, il est 7 heures, Cédric est dehors et Alex me dit que Guillaume a pris mon quart car je ne me suis pas réveillée. Je suis mortifère de honte. Surtout que quelques jours avant, Guillaume me demandait si certaines nuits, il ne pourrait pas y avoir quelqu’un qui fasse une nuit complète pour bien se reposer, et je lui avais répondu « non ça casserait le rythme mis en place ». Au final, je crois qu’il aurait préféré me voir baveuse que ne pas me voir du tout! (Cf carnet de bord 23). Du coup, je lui suis redevable d’un quart qu’il utilisera après une soirée bien arrosée.

 

 

 

 

 

Après avoir passé les Galapagos, la partie difficile a commencé. Nous avons eu 4 jours complets sans vent avec le courant de face. Nous avons du être au moteur et cela a été assez pénible. Car c’est pile à ce moment là que la station météo a brulé et nous ne savions pas quel cap prendre pour choper les alizés, ni combien de temps nous allions devoir utiliser le moteur. Après avoir vidé la moitié des réservoirs de gazole, nous avons décidé de nous laisser dériver sans moteur toute la nuit en espérant que le vent revienne vite. Ce qui a été le cas dès le lendemain. Gros vent grosses vagues, un peu tout ou rien. Nous sommes ballotés comme le shaker d’un cocktail aux milles saveurs à mélanger. Les immenses vagues d’au moins 4 mètres de creux sont de travers et font pencher le bateau complètement à droite, puis tout à gauche. Notre corps est constamment contracté même au fond du lit blottis contre le mur. Les premières larmes d’épuisement  ne se font pas attendre. Je suis de nouveau malade, jamais bien, nausée, mal de tête, en permanence. Je pense à tous ceux qui à cause d’un problème de santé vivent ce mal-être h 24, je pense à mon papa qui a vécu ça les cinq dernières années de sa vie, sans pouvoir se dire que ça n’est que passager. Je pense à la chance infinie qu’a tout être humain d’être en bonne santé mentale et physique.

 

 

 

Sur chaque film et photo, il est très difficile de représenter la forte houle telle que nous la voyons. (c) Guillaume néry « one Day one picture »

 
 
 

 

 

Avec Alex, nous avons peu de patience l’un envers l’autre, nous gardons le peu de patience qu’il nous reste pour nos invités. Mais nous ne nous en voulons pas car nous savons que c’est la fatigue qui prend le dessus. Les repas sont beaucoup moins élaborés, pain fromage et pâtes. Les 3 garçons prennent pas mal le relais pendant quelques jours pour la bouffe, la vaisselle et les manoeuvres de voile pendant que j’erre comme je peux du lit au cockpit. Guillaume arrive à écrire sur son ordi dans le carré, je ne sais pas comment il fait. Alex bricole toujours un truc entre deux prises de météo (oui ça remarche!). Et Cédric contemple la mer entre deux siestes pour récupérer comme il peut.

 

 

 

(c) Guillaume néry " one day one picture"

 
 
 

 

 

Nous nous prenons quelques grains et devons faire face à quelques manoeuvres de voile pas simples, la bosse de ris se casse à trois reprises, pour la réparer, Alex est suspendu à la bôme qui se balance dans tous les sens face au vent. Une autre fois, c’est notre voile d’avant, le génois qui s’emmêle sur l’étai en faisant des noeuds! Avec l’aide du vent et des muscles de Guillaume, nous arrivons à la dérouler sans déchirure, ce qui semble relever du miracle.

 

 

 

 

 

Je décide de reprendre du stugeron, le médicament miracle qui doit normalement être pris en préventif. Finalement même déjà malade il fonctionne bien! Je me sens revivre. Un peu de répit dans ce mal-être permanent. Je peux à nouveau faire un peu la vaisselle et quelques secondes de rangement, grand exploit! Sinon je dors ou regarde la mer. Mais je ne pleure plus c’est déjà ça! Chaque jour je reçois des mails de mes proches et ce sont les moments les plus précieux de ma journée. Ils sont mon lien à la vie normale, la preuve qu’elle existe encore. Les autres voient cette transpacifique comme une merveilleuse opportunité de vivre le temps autrement, de se connecter à soi même, de ne plus pouvoir fuir dans notre hyperactivité quotidienne. Moi j’ai l’impression que cette traversée  m’empêche de faire tout ce que j’aime et qui m’épanouit. Je suis éteinte. Je transporte ma petite maison dans un lieu de rêve. Je sais que je revivrai à nouveau dès les vagues calmées et encore plus quand l’ancre sera posée. 

 

 

 

 

 

A cela s’ajoute une nouvelle phobie. Celle des poissons volants. Ils sont nombreux à venir s’échouer sur le pont, tout visqueux. Ils gigotent dans tous les sens. Il y en a un qui a frôlé ma tête quand je faisais ma barre au sol à l’avant du bateau! J’ai hurlé et Cédric a du venir le remettre à l’eau, je me sentais complètement paralysée face à cet être agonisant devant mes yeux. Pendant un de mes quarts, un poisson a sauté au dessus de ma tête pour retomber à mes pieds, j’étais tétanisée. Et mon amour pour les animaux refuse de le laisser mourir. Je suis obligée de réveiller Guillaume quelques minutes avant sa prise de quart pour qu’il vienne sauver le poisson, ce qu’il fait très gentiment . Quand tout à coup, un autre poisson atterrit sous la barre cette fois-ci! C’est beaucoup plus difficile d’accès mais Guillaume arrive à le sauver quand même. Dans la précipitation et la houle, mes fesses glissent sur le bout du banc et j’aperçois plein de fourmis, je me demandent où elles vont et les suis des yeux…elles se dirigent toutes sous mes fesses… je viens de m’asseoir sur un calmar mort aux yeux exorbités qui grouille de fourmis. Je suis au bout de ma vie. Guillaume me dit qu’il y a un autre calmar à mes pieds. Une fois dans mon lit je suis terrorisée par tous ces animaux gluants qu’on risque de se recevoir dans la gueule à tout moment. Je repense aux grenouilles qui tombent du ciel dans le film « magnolia ». Impossible de m’endormir car le moindre bruit me fait penser à un poisson volant à l’agonie, et s’il tombait sur mon lit? Je suis pétrifiée.

La première question que je pose à la personne qui fait le quart avant moi « est ce qu’il y a eu des poissons volants? Des calmars? » Ça me gâche tous mes quarts! Je me demande comment je peux autant aimer les animaux sous l’eau et en être dégoutée à ce point sur le bateau???!!!

 

 

 

 

 

Mais je ne suis pas la seule à avoir des phobies, Guillaume est phobique du réveil en pleine nuit. Il vit chaque réveil pour faire ses quarts comme un enfer. Il cherche par des calculs scientifiques à trouver la durée parfaite des quarts pour diminuer le nombre de réveil. 2 heures de quart chacun permet à deux d’entre nous de ne se réveiller qu’une seule fois. Nous essayons cette formule plusieurs nuits sans changer les rôles: deux qui en chient et deux qui dorment…inutile de dire que cela ne convient pas à Alex. 

 

 

 

 

Une nuit, Guillaume prend son ordi, sa musique et écrit son livre avec beaucoup de concentration. Mais il a posé notre petite enceinte près du pilote automatique et avec le magnétisme, cela l’a complètement déréglé! Au lieu de faire cap plein ouest, le bateau a fait cap plein nord pendant 1h30!!!! Alex était furax et quand j’ai pris mon quart, c’est moi qui ai pris à la place de Guillaume, il m’engueulait pour un oui ou un non, il était méga flippé que je surveille aussi mal que Guillaume!

 

 

 

(c) Gérald Hustache Mathieu

 
 
 

 

 

Les alizés sont toujours bien présents mais le vent vient de plus en plus de l’arrière. Ce n’est pas simple pour gérer la navigation, le génois (voile d’avant) a bien du mal à tenir, la bôme risque d’empanner, Alex est soucieux de faire avancer le bateau au mieux. Les vagues nous laissent peu de répit, le bateau continue sa gîte épuisante. Les autres aussi commencent à en avoir marre. Comme dit Cédric, nous sommes plus des « sous-marins » que des marins! Je ne supporte plus le soleil et le vent et je passe toutes mes journées à l’intérieur. Petit à petit j’arrive à nouveau à travailler mon montage. Je suis clairement amarinée! Même si toute activité reste pénible, cela me redonne grandement le moral. J’ai un plaisir fou à monter nos aventures dans les îles panaméennes, revivre nos rencontres avec tous ces animaux et rigoler à nouveau aux blagues de Côme. J’ai énormément de rush et c’est un travail de titan. Je finis le film la veille de notre arrivée, fière comme un coq, c’est une nouvelle résurrection!  

 

 

 

 

 

Malgré la fin des produits frais, j’essaye de cuisiner des plats savoureux avec les conserves. Et chaque soir, je fais de la barre au sol sur mon tapis anti-dérapant qui m’évite de tomber à l’eau à chaque vague qui nous maltraite. Mais je suis quand même gainée de ouf! 

 

 

 

Je ne suis pas peu fière de m’étirer aux côtés d’un champion du monde athlète de haut niveau!

 
 
 

 

 

Avec Alex, nous réalisons à quel point nous avons des invités faciles à vivre. Le seul problème, c’est que Guillaume a tout le temps faim. Des quatre caddies remplis à ras bord, il ne reste plus une miette! Je garde au chaud mes pots de pâte de spéculos commandé précieusement à Cédric de France, car je sais que si j’en ouvre un, je n’aurais pas le temps de tremper ma cuillère dedans, Guillaume l’aura vidé bien avant!

Ce qui est cool quand on a un champion du monde à bord, c’est que si un objet tombe du bateau alors que la profondeur est de 126 mètres, et bien le mec, il est capable d’aller le récupérer! Je demande à Guillaume si à travers les nombreuses interviews télé et radio qu’il a faites, il a du réussir le pari de placer des mots chelou. Et bien sa fille lui a demandé de dire « chicamola », mot de son invention qu’elle prononce à la place des mots grossiers. Journal de 20 Heures, Fce 2. Il faut réussir à placer « Chicamola ». Bon courage. L’interview est courte. Pas d’occasion de placer le mot…Mais Guillaume ne lâche pas l’affaire, radio RFI, une heure de direct. « Quelle plongée a été la plus exceptionnelle? » « celle avec les cachalots… et aussi dans le magnifique cénote Chicamola au Mexique ». Je n’imagine même pas le nombre de touristes du Yucatan qui recherchent encore à l’heure d’aujourd’hui le plus beau des cénotes!!!!

Alex a hâte d’arriver surtout pour socialiser à nouveau, il se demande si nous allons retrouver des connaissances au mouillage, se réjouit d’avance de parler avec les locaux.  Mais il n’aura pas à attendre notre arrivée puisque nous allons croiser un premier voilier!  Ce signe de « civilisation » agite tout le bateau et c’est l’événement de la journée! Alex et au taquet quand celui-ci nous appelle à la VHF. Il nous demande de passer à tribord car le vent a changé et il semble avoir peur qu’on lui rentre dedans! Alex commence à engager la conversation, vous venez d’où? Blablabla…Sauf que le type coupe court à la conversation et n’a visiblement pas trop envie de discuter. C’est un couple d’allemand qui font un stop aux Marquises avant d’aller en Thaïlande…quel courage! Cette ébauche d’interaction humaine sera tout de même très satisfaisante pour Alex!

 

 

 Premier signe de vie humaine après 25 jours de mer (c) Guillaume Néry « one day one picture »

 
 
 

 

 

Nous avons le trajet de l’ancien propriétaire de Diatomée tracé sur une carte et savons exactement le temps qu’il a mis pour aller des Galapagos aux Marquises! Du coup c’est grave la course pour aller plus vite que lui! Hélas ce n’est pas le cas, il nous grille d’au moins une journée!!!

 

 

 

Entre chaque journée de navigation: les points rouges pour l'ancien propriétaire, noirs pour nous.

 

 

 

Et ce que j’ai oublié de dire, c’est que régulièrement nous devons reculer notre horloge d’une heure ou 30 mn car il y a 4h30 de décalage horaire entre le Panama et les Marquises. Les journées ne cessent de se raaaaallonger… Pour la dernière nuit de quart, j’oublie de changer d’heure et j’ai une heure d’avance pour mon quart. Je vais me recoucher et à nouveau mon réveil ne sonne pas sans que je comprenne pourquoi. Tout comme Guillaume, Cédric n’a pas osé me réveiller et se tape mes heures de quart. Heureusement il lui reste un quart à faire au petit matin où je pourrais le remplacer. À 5h30 je vais donc relayer Alex à la place de Cédric et nous restons un peu à discuter tous les deux. Quand tout à coup Alex aperçoit la terre!!!!! Incroyable! La première île des Marquises est déjà proche mais elle se fondait dans le brouillard et les nuages et était très  peu visible… Nous allons réveiller Guillaume et Cédric qui ne se recouchera pas du coup! Nous restons longtemps tous les quatre sans pouvoir décoller nos yeux des silhouettes montagneuses.

 

 

 

 

 

Mais si la première impression est positive et symbolise la fin proche de notre périple, cela nous gêne de voir ces montagnes en pleine mer, comme une barrière, un truc qui gêne… Plus nous nous approchons de l’île de Nuku Hiva, plus nous découvrons son hostilité: falaises abruptes, sécheresse, dureté des lignes, mer noire, ciel alourdi de nuages sombres… tout cela n’est pas très accueillant! Mais tout au fond de la longue baie où nous allons poser l’ancre, le paysage nous éblouit de beauté et nous prenons conscience de la chance que nous avons d’être ici. Encore plus après l’effort fourni pour y arriver!  

 

 

 

 

 

En plus de Diatomée, le seul héros de cette Transpacifique, c’est bien sûr Alex, qui a géré toute la navigation de A à Z. Il a dormi dans le carré toutes les nuits, calculé le nombre de milles effectués chaque jour, changé les filtres, réparé les bosses de ris et pris toutes les décisions. Tout ça avec le sourire malgré la fatigue évidente…

 

 

 

(c) guillaume néry « one day one picture »

 
 
 

 

 

Notre première soirée au mouillage se fête au vin, rhum coca et raisins secs. La pression redescend et nous savourons le calme d’être enfin à peu près stables. Après de nombreux verres, nous relevons nos mails par satellite et Cédric doit répondre à une journaliste de l’émission « Faut pas rêver » sur France 3. Mais il ne voit pas bien l’écran et Guillaume se propose de répondre à sa place. Et là, ça part en couille! Guillaume est subitement inspiré par la chanson des inconnus « et vice et versa » (reprise par les Diatomeez) ce qui donne le message suivant:

 

 

 

 

La journaliste répondra le lendemain comme si de rien n’était…

 

 

 

 

Notre coque est remplie d’anatifes! Les larves de ces petits crustacés se sont collées pendant le voyage et les anatifes en grandissant ont bien dû faire baisser notre  vitesse !!!

 

 

 

Premier p’tit déj à terre, ça tangue pour Alex et Guillaume!

 
 

Puis connexion au wifi…

 
 

 

 

Si vous souhaitez lire des réflexions beaucoup plus philosophiques sur cette expérience de vie, je vous invite à aller voir la page Facebook de Cédric Palerme, ou à acheter le prochain livre de Guillaume Néry sur le lien aquatique.

À suivre…

 

 

(c) Gérald Hustache Mathieu

 

 

 
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